3.7
Tsimtsoum et Qav : deux perspectives pour un concept unique.
Lé'ilou Nishmat Yitshaq ben Louise et Esther bat Myriam
Les deux points de vue relatifs dont il a été question, c'est-à-dire la perspective divine et notre perspective, correspondent également aux concepts de Tsimtsoum et Qav (1) que l'on trouve dans les écrits du Arizal :
Du point de vue du Tsimtsoum, il n'existe aucun changement ni différenciation d'espaces, ni haut, ni bas, ni avant ni arrière, mais seulement la répartition uniforme [de la Manifestation divine].
Le concept même de changements et de différenciation des lieux, ainsi que les noms et les descriptions [de la Divinité] ne sont formulées que vis-à-vis du Qav. Voyez à ce sujet le Sefer Otsrot Ḥayim (2).
Il est par ailleurs bien connu que toutes les paroles du Arizal relatives aux mystères divins sont de nature métaphorique. Le sens profond de la notion de Tsimtsoum et de Qav vise en réalité ces deux aspects mentionnés plus haut, lesquels constituent, dans leur essence même, un seul et même aspect, une seule et même réalité.
Car
le sens du mot Tsimtsoum ici n'est pas celui d'un retrait ou d'un
déplacement d'un lieu vers un autre (3),
comme si l'Infini, à Dieu ne plaise, se repliait et se rassemblait
en lui-même afin de ménager un espace vide.
Il faut plutôt
l'entendre au sens de ce qu'ont enseigné les Sages :
« Elle
cacha son visage (tsimtsema
panéha)
et ne vit pas le roi. (4) »
De
même, au début de l'exposition sur le verset « Moi, l'homme
qui ai vu l'affliction (5) »,
il est dit : « Elle alla cacher son visage derrière la
colonne (6). »
Là
encore, le terme signifie dissimulation et recouvrement (voir le
Aroukh à l'entrée צמצם). (7)
Ici aussi, le mot Tsimtsoum désigne une occultation et un voilement.
Le
sens en est que l'Unité de HaQadosh Baroukh Hou, considérée sous
l'aspect de Son Essence, qui emplit tous les mondes, est contractée
à notre regard, c'est-à-dire dissimulée et soustraite à notre
appréhension.
C'est ce que dit le verset : « En vérité,
Tu es un Dieu qui se cache (8) »
Autrement
dit, cette Unité essentielle demeure voilée à notre entendement et
n'est pas accessible à notre perception directe.
Quant
à la perception qui est la nôtre, du fait que nous appréhendons
l'existence d'un enchaînement des mondes, agencés les uns
au-dessus des autres selon des degrés distincts, nous la désignons
par le terme de Qav (« rayon » ou « ligne »), à l'image d'une
ligne qui se déploie progressivement.
C'est là le sens de
l'enseignement du Arizal selon lequel, du point de vue du
Tsimtsoum, c'est-à-dire du point de vue de l'Essence de Son
unité, béni soit-Il, qui emplit tous les mondes, la notion de haut
et de bas ne saurait s'appliquer. Car, bien que cette réalité
soit pour nous contractée, c'est-à-dire cachée et voilée, elle
demeure, dans son essence même, au-delà de toute distinction de ce
genre.
Ce n'est que du point de vue du Qav, c'est-à-dire du
point de vue de notre propre appréhension, puisque nous percevons
l'ordre des mondes sous la forme d'un déploiement graduel et
d'un enchaînement (הִשְׁתַּלְשְׁלוּת)
comparable à une ligne, que les notions de haut et de bas trouvent à
s'appliquer relativement à nous.
Et
même en tenant compte de cela, à savoir que du point de vue du
tsimtsoum — c'est-à-dire bien que le Saint béni soit-Il ait
contracté et dissimulé à notre entendement la lumière de l'unité
de Son Essence, laquelle remplit tous les mondes — la notion de
haut et de bas ne saurait néanmoins Lui être attribuée.
En
effet, même du point de vue de notre propre perception, si nous
appréhendions cette dissimulation comme étant uniforme et
parfaitement égale en tous les lieux, aucune distinction de haut et
de bas, ni aucune différence de lieu, ne seraient concevables, ainsi
qu'un cercle enveloppant toutes choses de manière égale, auquel ne
s'appliquent ni les notions de supérieur et d'inférieur, ni les
distinctions spatiales.
Mais la situation est différente du point
de vue du Qav, c'est-à-dire du fait que Sa volonté a décrété
que, même après le Tsimtsoum et l'occultation, cette
dissimulation n'est pas perçue par nous de manière identique en
tous les lieux.
Car nous percevons des degrés de révélation
distincts, selon diverses modalités particulières, dans un ordre
d'enchaînement progressif comparable à une ligne. Cette ligne de
lumière éclaire notre faculté de perception et nous permet de
saisir les diverses manifestations de Sa lumière, bénie soit-Elle,
au sein des mondes et des puissances spirituelles
différenciées.
Ainsi, dans chaque monde et dans chaque puissance
spirituelle, plus le degré est élevé, plus grande y est la
révélation de la lumière divine.
De
même, la perception que nous avons de la révélation de Sa lumière
dans ce monde, se présente elle aussi sous des aspects et des degrés
différents selon les lieux.
Ainsi nos Maîtres de mémoire bénie,
ont-ils énuméré « dix degrés de Sainteté (9) »
ainsi que « trois camps consacrés (10) »,
chacun supérieur à l'autre selon son niveau de Sainteté.
C'est
donc du point de vue du Qav, c'est-à-dire du rayon de lumière qui
rend possible notre perception de la révélation de Sa lumière, que
prennent sens les notions de haut et de bas, ainsi que toutes les
distinctions de lieux, de degrés et de modalités particulières
exposées dans les écrits du Arizal.
Il en va de même des
expressions scripturaires telles que : « Dieu Très-Haut (11) »,
« Notre Eloqim est dans les cieux (12) »,
« Celui qui siège dans les cieux (13) »,
et de nombreuses autres formulations analogues.
Car, du point de
vue de notre perception, il est légitime de dire qu'en tel lieu la
révélation de la lumière de Sa divinité est plus manifeste à nos
yeux qu'en tel autre lieu. En effet, la révélation de Sa lumière
demeure voilée à notre entendement, et ne nous apparaît qu'à
travers des degrés divers de
dévoilement.
C'est
en ce sens que notre père Ya'aqov, de mémoire bénie, lorsqu'il
se tenait à l'emplacement du Sanctuaire, ainsi que l'ont
transmis nos Maîtres, déclara :
« Ceci n'est autre
que la Maison de Éloqim (14) ».
Il
voulait dire par là qu'en ce lieu, il est donné même à la
perception humaine de saisir qu'il ne s'y trouve rien d'autre
que la seule manifestation de la lumière de la divinité.
Tel
est le sens de ce que le Arizal appelle le « vide » (ḥalal)
et « l'espace vacant » (maqom
panouï).
De même, lorsqu'il enseigne que tout le processus du Tsimtsoum
avait pour finalité la manifestation des réceptacles (kélim),
cela signifie que la Volonté de HaQadosh Baroukh Hou décréta, pour
des raisons qui demeurent cachées auprès de Lui, de voiler en ce
lieu — dans la mesure correspondant à l'existence de tous les
mondes et de toutes les créatures — la lumière de l'Unité de
Son Essence, d'un voilement extrêmement dense.
Par ce moyen put
se réaliser une réalité merveilleuse : l'apparition et la
perception d'une multitude innombrable de mondes et de puissances,
ordonnés selon un enchaînement progressif et hiérarchisé, et, à
travers eux, la révélation de Sa Lumière, sous une forme ténue,
mesurée avec une précision infinie, et transmise au travers
d'innombrables écrans et voiles.
Ainsi devint-il possible que
se manifestent également, au terme de cette succession de degrés et
de ces écrans d'une extrême densité, des domaines qui ne sont
pas purs, ainsi que les puissances de l'impureté, du mal et des
qelipot,
dans les niveaux les plus bas de l'existence.
Dès lors, tout
apparaît et semble être, ḥas veShalom, comme un espace vide de la
Lumière de l'Unité de Son Essence.
Quant à nous, nous n'en
percevons qu'une trace extrêmement ténue (réshima)
et une faible lueur comparable, par analogie, à un rayon (Qav). Si
bien que lorsque cette lumière parvient, à travers l'ordre des
degrés successifs et la multitude des écrans, jusqu'aux
puissances les plus basses de toutes, celles de l'impureté et du
mal, la révélation de Sa Lumière n'est plus du tout perceptible
à notre entendement.
C'est le sens de ce qui est écrit
là-bas : que le rayon de lumière n'atteint pas l'extrémité
inférieure et ne se rattache pas à sa base ; de là procèdent les
notions de haut et de bas, et les autres distinctions
analogues.
Celui qui possède l'intelligence de ces matières en
comprendra la portée.
Le
Tsimtsoum et le Qav ne sont en réalité qu'une seule et même
chose, un seul et même principe. C'est-à-dire que, bien qu'il
soit certain que, même dans le lieu de tous les mondes et de toutes
les créatures, tout est à présent empli uniquement de Son
Essence, comme avant la Création, néanmoins cela se trouve dans un
état de Tsimtsoum, c'est-à-dire dans un état de simple
occultation, totalement voilée et cachée à notre perception.
Et
c'est afin que, par le moyen de ce Tsimtsoum et de cette
occultation, toute notre appréhension des mondes ne s'effectue que
par voie d'enchaînement (hishtalshelout) et de prolongement
de la révélation de Sa lumière en eux, selon un ordre de gradation
uniquement, comparable à un rayon (Qav), pour ainsi dire, comme on
l'a dit précédemment.
C'est
ce qui est dit là-bas (15),
à savoir que le fil du rayon de lumière (Qav) ne s'étend ni ne
se propage immédiatement jusqu'en bas, mais progressivement,
c'est-à-dire par de très nombreux degrés successifs, selon une
mesure précisément ajustée en fonction de ce qui est nécessaire à
notre perception de la réalité des mondes et de leur ordre
hiérarchique.
Celui qui est doué d'intelligence comprendra
de lui-même, à partir de cela, l'essence du sujet exposé là-bas,
car il est impossible d'entrer dans le détail et d'expliquer de
manière exhaustive toutes les paroles du Ari zal en cet endroit.

1 Tsimtsoum signifie ici littéralement « occultation ». Qav reçoit le sens de « ligne ». Ces concepts sont expliqués dans le présent chapitre.
2 Le Séfer Otsrot Ḥayim (סֵפֶר אוֹצְרוֹת חַיִּים - « Le Livre des trésors de la vie ») est l'œuvre de Rabbi Ḥayim Vital, le principal disciple du Arizal. Elle reprend nombre d'enseignements déjà présents dans le Èts Ḥayim, souvent cité par Rabbi Ḥayim de Volozhine.
Voici un aperçu du début de l'ouvrage : « Sache qu'au commencement de toute chose, la seule existence était la pure lumière, appelée Eyn Sof, et il n'existait aucun espace vide, mais tout était lumière de Eyn Sof. Quand Sa sublime Volonté décida d'émaner des émanations, pour la raison que l'on connaît, c'est-à-dire être appelé miséricordieux et compatissant. S'il n'est personne pour bénéficier de Sa Miséricorde, comment pourrait-Il être appelé « miséricordieux », le même raisonnement s'appliquant à tous Ses Attributs ? Il s'est ensuite retiré Lui-même du centre de Sa Lumière, au point central qui est en elle, et Il s'est retiré sur les bords et les limites, formant ainsi un espace vide. Ce fut le premier retrait de l'Émanation supérieure. Cet espace vide avait la forme d'un cercle parfait, qui limitait le monde de 'Atsilout et les [autres] mondes, la Lumière de Eyn Sof les englobant tous de manière uniforme. Lorsqu'Il Se retira, sur un point précis de la circonférence de ce cercle, Sa Lumière se prolongea [dans le cercle] sous la forme d'une fine ligne droite, comme un conduit de lumière provenant du Eyn Sof, vers cet espace vide, pour l'emplir. Mais il demeure un espace vide entre la lumière répandue dans cet espace vide et la Lumière de Eyn Sof qui englobe cet espace comme on l'a vu, et qui S'est retirée vers les limites, [ce qui fait que] l'extrémité de cette ligne n'atteint pas la Lumière de Eyn Sof [c'est-à-dire que cette ligne droite n'est connectée qu'à un seul bord, et n'atteint pas le bord opposé, mais se termine exactement au centre du cercle.] S'il n'en était pas ainsi, le système retournerait à son état antérieur, où la lumière dans l'espace vide de ce cercle, qui est l'émanation. C'est la seule manière dont « l'Émanateur » est relié avec ce qui est émané. Même si Atsilout est entièrement circulaire, et uniformément englobé par Eyn Sof, le lieu (le point) qui reste connecté, et d'où se dessine le commencement de cette ligne, ce lieu est appelé « la tête de Atsilout » et son point suprême, et tout ce qui en provient est appelé la partie basse de Atsilout. Il existe par conséquent une notion de « haut » et de « bas » au sein de Atsilout (c'est-à-dire de lieux différentiés). Car si ce n'était pas la cas, il n'y aurait pas de haut, de bas de tête ni de pied au sein de Atsilout.
3 Rabbi Ḥayim est tout à fait précis dans sa formulation. Il explique le sens du terme Tsimtsoum ici (כָּאן), c'est-à-dire dans le contexte de son utilisation par le Arizal. Cette définition s'oppose à la manière dont le concept est généralement utilisé dans la littérature rabbinique dans le sens de « contraction ». Rabbi Ḥayim l'utilise lui-même dans ce dernier sens (P2C6 Note 26.)
4 Béreshit Rabba 45,10).
5 Eikha – Lamentations 3,1 : « אֲנִי הַגֶּבֶר רָאָה עֳנִי, בְּשֵׁבֶט עֶבְרָתוֹ »
6 Eikha Rabba 3,1 : « הָלְכָה וְצִמְצְמָה פָּנֶיהָ אַחַר הָעַמּוּד ».
7 Le Séfer HaAroukh est un glossaire, dont l'entrée צמצם (Tsimtsem) définit ainsi, par référence à notre Midrash, comme un voilement.
8 Yéshayahou – Isaïe 45,15 : « אָכֵן, אַתָּה קֵאֵל מִסְתַּתֵּר ».
9 Mishna Kélim 1,6-9
10 Zohar III Balaq 190b.
11 Béreshit – Genèse 14,19 : « בָּרוּךְ אַבְרָם לְאֵל עֶלְיוֹן » (c'est la bénédiction prononcée par Malkitsedeq à l'égard d'Avraham.)
12 Téhillim – Psaumes 115,3 : « וֵאלֹקֵינוּ בַשָּׁמָיִם ».
13 Ibid. 2,4 : « יוֹשֵׁב בַּשָּׁמַיִם ».
14 Béreshit – Genèse 28,17 : « אֵין זֶה, כִּי אִם-בֵּית אֱלֹקִים»
15 Èts Ḥayim ; Shaar Igoulim ve-Yosher, 2ème partie.
