3.13
Les Patriarches étaient pleinement concentrés sur l'Unité divine, mais ils percevaient le monde physique, contrairement à Moshé.
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C'est le niveau (1) auquel les Patriarches servirent HaShem pendant toute leur vie. En effet, par la grandeur redoutable de leur justice, la pureté et la sainteté de leur cœur, ils maintenaient sans cesse leur pensée attachée à la volonté du Saint, béni soit-Il, sans la moindre interruption, fût-ce l'espace d'un instant.
Par leur volonté,
toutes les forces de l'univers n'étaient à leurs yeux que néant
et vacuité. C'est pourquoi ils méritèrent également de voir
s'accomplir en leur faveur des miracles prodigieux, bouleversant
l'ordre naturel, et les armées célestes qui le régissent, comme
nous l'avons exposé précédemment.
C'est aussi pourquoi Son
Nom, béni soit-Il, fut spécifiquement associé à chacun d'eux,
de sorte qu'Il fut désigné comme le « Éloqim d'Avraham »,
le « Éloqim de Yitsḥaq », etc. Ainsi Se proclama-t-Il
Lui-même : « le Éloqim de vos pères. (2) ».
C'est
en ce sens que nos Sages de mémoire bénie, enseignèrent :
« Les Patriarches furent eux-mêmes le Char divin (3). »
Toutefois,
le degré spirituel de Moshé Rabbénou était plus élevé encore,
ainsi que l'atteste la Torah : « Jamais plus ne s'est
levé en Israël un prophète tel que Moshé. (4) »
C'est
HaShem Lui-même, béni soit-Il, qui explicita la différence
fondamentale entre le niveau spirituel de Moshé et celui des
Patriarches, en déclarant : « Je suis HaShem. Je suis
apparu à Avraham, à Yitsḥaq et à Ya'aqov sous le nom de
Qel Chaqqaï, mais sous Mon Nom, HaShem (le Tétragramme), Je ne Me
suis pas fait connaître à eux. (5) »
Or,
la différence essentielle réside précisément dans la distinction
exposée précédemment entre le Nom Éloqim et le Tétragramme, béni
soit-Il.
En effet, dans la plupart des passages relatifs à la
connaissance qu'avaient les Patriarches de HaShem, c'est le Nom
Éloqim qui est employé. Ainsi : « Éloqim devant qui ont
marché mes pères (6) » ;
« Éloqim qui m'a conduit depuis que j'existe jusqu'à ce
jour (7) ».
De même, nous Le désignons, Lui, béni soit-Il, comme « Éloqim
d'Avraham », etc. (8),
ainsi que nous l'avons expliqué précédemment à propos de la
sainteté de leur degré spirituel : ils nn'avaient à prendre
en considération aucune force ni aucune réalité [perceptible par
les sens] dans le monde.
Toutefois, leur perception prophétique
ne s'élevait pas jusqu'à l'annihilation complète des forces,
au point de les faire disparaître entièrement de l'existence.
C'est
là le sens du verset : « Je suis apparu à Avraham, à
Yitsḥaq et à Ya'aqov sous le nom de Qel Chaqqaï. » Cette
désignation exprime une idée analogue à celle du Nom Éloqim :
Je suis le Maître de toutes les forces, et, lorsque Je le veux, à
chaque instant, Je bouleverse l'ordre de l'ensemble des forces
tel que Je l'ai établi au moment de la Création. Tel est le sens
du Nom Qel Chaqqaï (9).
En
revanche, quant à la dimension exprimée par Mon Nom Havayah (le
Tétragramme) — dont nous avons exposé la signification au
chapitre onze —, Je ne Me suis pas fait connaître à eux sous cet
aspect dans leur perception prophétique.
Mais,
s'agissant de Moshé Rabbénou, que la paix soit sur lui, sa
capacité prophétique relevait de la dimension du Nom essentiel, le
Nom unique de HaShem — Havayah, béni soit-Il. Pour cette raison,
aucune force ne faisait obstacle à la lumière de sa perception
prophétique.
Ainsi, à travers tous les miracles de HaShem,
accomplis par son intermédiaire, chacun put constater l'annihilation
totale de l'existence de toutes les forces, et comprendre qu'il
n'est absolument rien en dehors de Lui, béni soit-Il, au sens le
plus littéral du terme.
C'est ce qu'énonce le verset : « Il
t'a été donné de voir, afin que tu saches que HaShem est… (10) » Telle est précisément la portée et la signification du Nom
unifié Havayah, comme nous l'avons expliqué précédemment.
C'est
là le sens du verset : « Éloqim parla à Moshé et lui
dit : "Je suis HaShem." (11) »
HaShem lui révéla ainsi la nature même de sa perception
prophétique : pour lui, même le Nom Éloqim relevait
entièrement de la dimension de Havayah. Cela correspond au verset :
« Car HaShem est Éloqim, il n'y en a pas d'autre en dehors
de Lui. »
À partir de ce moment, il n'est plus fait
mention, à son sujet [dans la Torah], que de formulations telles
que : « HaShem parla » ou « HaShem
dit ».
Telle est la portée du verset : « Il ne
s'est plus levé en Israël de prophète semblable à Moshé, que
HaShem a connu face à face. »
C'est également ce
qu'enseigne le Tiqqoun 26 : « À l'égard des
Patriarches, Il ne se manifestait qu'à travers des chaussures […]
; mais à l'égard de Moshé, c'était sans aucun voile. »
Tel est le secret de la parole : « Je suis apparu à
Avraham, [à Yitshaq et à Ya'aqov en tant que Qel Shaqqaï, mais Je
ne Me suis pas fait connaître à eux sous le Tétragramme. »
Ainsi
s'achève la citation (12).
C'est
également le sens de l'enseignement de Ḥazal à la fin du traité
Ḥoulin, dans le chapitre Kissouï ha-Dam : la Torah exprime
une humilité plus grande encore chez Moshé et Aharon que chez
Avraham.
En effet, au sujet d'Avraham, il est écrit : « Je
ne suis que poussière et cendre (13)»,
tandis qu'au sujet de Moshé et d'Aharon, il est écrit :
« Et nous, que sommes-nous ? » (Shémot 16, 7-8).
En
effet, l'expression « poussière et cendre » laisse subsister,
malgré tout, une certaine représentation de l'existence :
celle de la poussière et de la cendre elles-mêmes. En revanche,
Moshé Rabbénou déclara : « Et nous, que sommes-nous –
וְנַחְנוּ
מָה ? »,
comme pour signifier qu'il n'existe absolument rien dans le
monde, sous aucune forme.
Et bien que la Torah ait associé Aharon
à Moshé dans l'expression de cette disposition spirituelle —
conformément à l'enseignement de nos Sages selon lequel une
expression d'humilité plus grande est employée à propos de Moshé
et d'Aharon —, c'est parce que les récriminations du peuple
d'Israël les visaient tous deux que Moshé leur répondit à la
première personne du pluriel. Toutefois, celui qui atteignit
véritablement ce degré spirituel redoutable fut Moshé, et lui
seul.
C'est
en ce sens qu'il est dit dans Midrash :
« Yitsḥaq
déclara à Moshé : ''Je suis plus grand que toi, car j'ai
tendu mon cou [sur l'autel du sacrifice] […] et j'ai contemplé
la Présence divine.''
Moshé lui répondit : ''Je me suis
élevé plus haut que toi : toi, tu as contemplé la Présence
divine, et tes yeux se sont obscurcis […] (14),
tandis que moi, je m'entretenais avec la Présence divine face à
face, sans que mes yeux s'obscurcissent.'' »
Le sens de
cet enseignement apparaît clairement à qui sait le discerner (15).
On
consultera également ce que Rabbi Ḥayim Vital, de mémoire bénie,
rapporte dans le Sefer
ha-Guilgoulim,
au sujet de l'enseignement de nos Sages concernant les répétitions
de noms dans la Torah : « Avraham, Avraham » et
« Ya'aqov, Ya'aqov » sont séparés par une
interruption (16),
tandis que « Moshé, Moshé » ne comporte aucune
interruption (17).
Cette
distinction se rapporte à l'existence d'une séparation, même
infime, ou d'un voile faisant écran entre la perception
spirituelle et la dimension corporelle [contrairement à Moshé, dont
le corps, du fait de son niveau, ne constituait pas même une subtile
séparation.]

1 C'est-à-dire cette soumission absolue à HaShem, qui peut avoir pour effet l'apparition d'événements extraordinaires, comme on l'a vu au chapitre précédent.
2 Shémot 3,13.
3 Béreshit Rabba Lekh Lékha 47,6, où les Patriarches sont décrits comme le Char que HaShem chevauche (c'est-à-dire se révèle ouvertement dans ce monde.)
4 Dévarim 34,10
5 Shémot 6,2-3.
6 Béreshit 48,15.
7 Ibid. (suite du verset).
8 Dans la première bénédiction de la 'Amida.
9 Comme on l'a expliqué, le nom Éloqim est associé à la Guévourah de HaShem, c'est-à-dire sa puissance de restriction. Ce concept est également présent dans le nom Shaqqaï, comme l'enseigne le Midrash Tanḥouma Lekh Lékha 19 : « Je suis Qel Shaqqaï » signifie : Je suis Celui qui a dit à la Création « Daï » (cela suffit), de sorte que la Création atteigne un certain état, et ne continue pas à se développer davantage.
10 Dévarim 4,35 : « אַתָּה הָרְאֵתָ לָדַעַת, כִּי ה׳ הוּא הָאֱלֹקִים: אֵין עוֹד, מִלְּבַדּוֹ ».
11 Shémot 6,2 : « וַיְדַבֵּר אֱלֹקִים, אֶל-מֹשֶׁה; וַיֹּאמֶר אֵלָיו, אֲנִי ה׳».
12 Tiqounéi Zohar Tiqoun 26 72a citant Shémot 3,5 ; 6,3.
13 Genèse 18, 27 : « וְאָנֹכִי עָפָר וָאֵפֶר ». Rabbi Ḥayim introduit ici la Note 47 intitulée : « Poussière et cendres, c'est la vache rousse ; la différence est comme la peau et la lumière. »
14 Béreshit 27,1. Rashi commente : « Ses yeux étaient affaiblis par la fumée des offrandes idolâtres de ces femmes (Midrash Tanḥouma 8). Autre explication : Au moment où il avait été lié sur l'autel et où son père était sur le point de l'immoler, au même instant, les cieux s'étaient ouverts et les anges servants avaient vu cela et avaient pleuré. Leurs larmes avaient coulé et étaient tombées dans ses yeux. Voilà pourquoi ses yeux s'étaient affaiblis (Béreshit rabba 65, 6). Autre explication : afin que ce soit Ya'aqov qui reçoive les bénédictions (Ibid. 65, 8)
15 Dévarim Rabba Wézot haBérakha 11,13. Dans ce dialogue prêté par nos Sages à Yitsḥaq et Moshé, on apprend que le niveau de prophétie de ce dernier est le plus élevé. Yitsḥaq, au moment où son père brandissait le couteau, atteignit un niveau extrêmement élevé d'annulation de soi, au point de percevoir de très près la Présence. Mais ce fut au prix de sa vision, puisqu'il devint aveugle. Moshé, quant à lui, a pu approcher la Présence divine sans subir aucun dommage.
16 C'est-à-dire que le Ba'al Koré (la personne qui fait la lecture publique de la Torah) marque une brève interruption (פָּסֵק - pasèq) entre les noms redoublés d'Avraham et Ya'aqov, mais ne s'interrompt pas lorsque c'est le nom de Moshé qui est redoublé. Rabbi Ḥayim explique pourquoi. (Dans les éditions imprimées du Ḥoumash, ce pasèq figure sous la forme d'un trait vertical. V. note suivante.)
17 Séfer haGuilgoulim, après le chapitre 35 (le paragraphe commence par « הִנֵּה סוֹד הַנְּבוּאָה ») :
[Cette partie fournit une explication détaillée de la manière dont une Voix céleste se transmet à travers la prophétie, et doit se manifester matériellement par la bouche du prophète, lorsqu'il s'adonne à la prière et à l'étude de la Torah, Il y a de nombreuses différences notables entre cette Voix céleste et la voix du prophète. Par exemple, la Voix céleste peut être transmise par le biais d'autres Tsaddiqim, ou bien elle peut se manifester par différents niveaux du discours prophétique, la voix, le langage articulé, le souffle...]
Mais Moshé était à un niveau plus élevé que tous [les autres prophètes], parce que la Voix céleste qu'il recevait était la sienne propre [c'est-à-dire qu'elle n'était pas transmise par le biais d'autres Tsaddiqim] et elle se manifestait par sa voix habituelle.
Et maintenant je comprends ce qui est enseigné dans le Zohar [I Wayéra 120a-b] : [lorsque la Torah écrit] « Avraham | Avraham », ou encore « Ya'aqov | Ya'aqov », elle marque une séparation, parce que le premier est incomplet et le second complet, alors que dans le cas de « Moshé Moshé », il n'y a pas de séparation, puisque le premier est complet, et le second l'est également. Ce concept, me semble-t-il, c'est que lorsque la prophétie est révélée au prophète, c'est sous forme d'une double voix, l'une du passé [la Voix céleste], et l'autre du présent [la voix du prophète], mais pour tous il existe une séparation, qui montre que la Voix céleste n'est pas celle du prophète, c'est-à-dire qu'elle a été transmise non pas directement, mais par le biais d'autres Tsaddiqim, car sa propre réception de la Voix céleste ne convenait pas à la prophétie. C'est ce que [le Zohar] veut dire au sujet du premier qui est incomplet et du second qui est complet. Mais dans le cas de Moshé, il n'y a pas de séparation, parce que toutes [les voix] sont les siennes, et il n'est besoin d'aucun autre, puisqu'il recevait directement une Voix céleste, apte à la prophétie.
